Wafaa Karimi fonde une clinique spécialisée pour les personnes âgées issues de l’immigration : « Je veux qu’elles se sentent reconnues comme des personnes, et non comme de simples dossiers médicaux »
Rachida Babzine Paris
Amsterdam,
À l’occasion du 85e anniversaire du journal Het Parool, plusieurs personnalités ayant marqué la société locale par leur engagement ont été mises à l’honneur, parmi elles figure la Dr. Wafaa Karimi (50 ans), spécialiste en médecine interne, gériatrie et maladies infectieuses, qui consacre sa carrière à l’amélioration des soins de santé destinés aux personnes âgées, en particulier celles issues de l’immigration.
Il y a trois ans, la Dr. Karimi a fondé la Clinique des Seniors à Amsterdam, convaincue que les soins de santé ne se limitent pas au diagnostic et au traitement des maladies, mais qu’ils impliquent également une compréhension de l’histoire culturelle, linguistique et sociale de chaque patient, son objectif principal est que chaque personne se sente traitée comme un être humain avec son vécu, son histoire et ses expériences, et non comme un simple dossier médical.
Les origines de ce projet remontent à l’enfance de la Dre Karimi. Elle a vu sa grand-mère marocaine souffrir de la maladie sans retrouver la santé malgré de nombreuses consultations médicales, à l’époque, la jeune fille ne comprenait pas pourquoi les traitements ne fonctionnaient pas toujours, c’est ainsi qu’est née sa vocation de médecin, avec le désir d’aider les gens à guérir.
Cependant, les années d’expérience lui ont appris que la médecine ne peut pas toujours éliminer la maladie, elle a compris que les patients ont parfois besoin de quelque chose d’aussi important que le traitement lui-même : être écoutés, compris et accompagnés dans leurs besoins, leurs inquiétudes et leurs réalités de vie.
Selon la Dr. Karimi, les personnes âgées issues de l’immigration sont confrontées à des défis sanitaires et sociaux plus complexes que d’autres groupes, beaucoup sont arrivées aux Pays-Bas dans les années 1960 et 1970 pour occuper des emplois physiquement exigeants, dont les conséquences continuent d’affecter leur santé physique et mentale.
Nombre d’entre elles souffrent également de maladies chroniques, d’un faible niveau de littératie en santé, de difficultés linguistiques ainsi que de conditions économiques et sociales qui les rendent particulièrement vulnérables et dépendantes des soins.
Malgré l’ampleur de ces besoins, la Dr. Karimi estime que cette population ne reçoit pas toute l’attention qu’elle mérite au sein du système de santé, beaucoup hésitent à demander de l’aide médicale parce qu’ils ont le sentiment que leur voix n’est pas entendue ou que leurs problèmes ne sont pas pleinement compris.
Elle souligne que les différences linguistiques et culturelles constituent souvent un obstacle à une communication efficace entre les patients et les professionnels de santé, dans un contexte où les consultations sont soumises à des contraintes de temps et de charge de travail, il n’est pas toujours possible de saisir le contexte familial et culturel propre à chaque patient.
C’est pourquoi elle s’investit également dans l’organisation de conférences et de formations sur les soins de santé culturellement adaptés, afin d’aider les professionnels du secteur à mieux accompagner les patients issus de milieux divers.
Pour la Dr. Karimi, la confiance est la pierre angulaire de toute prise en charge réussie, elle évoque le cas d’une femme âgée qui refusait de consulter un médecin malgré la dégradation de son état de santé et sa dépendance croissante envers ses enfants, sa fille a finalement réussi à la convaincre de se rendre à la clinique en lui expliquant qu’elle pourrait y parler arabe et exprimer librement ses préoccupations.
La médecin explique également que de nombreuses familles d’origine immigrée considèrent la prise en charge des parents âgés comme une responsabilité familiale directe, ce qui rend parfois le recours aux services d’aide moins naturel, elle cherche donc à établir un équilibre entre le respect de ces valeurs familiales et la nécessité de fournir les soins spécialisés dont les personnes âgées ont besoin.
Outre les services médicaux, la clinique organise des programmes de sensibilisation et des rencontres destinés aux seniors ainsi qu’aux aidants familiaux, afin de renforcer les connaissances en matière de santé et de favoriser les liens sociaux.
« Je veux que les personnes âgées se sentent reconnues et valorisées, non seulement comme des patients, mais aussi comme des individus porteurs d’une histoire familiale, culturelle et humaine riche », affirme-t-elle.
La Dr. Karimi a choisi d’installer sa clinique dans le quartier de Nieuw-West, à Amsterdam, où elle a grandi. Elle décrit ce quartier comme un modèle de diversité culturelle et sociale, ce qui en fait l’endroit idéal pour proposer des soins répondant aux besoins d’une population aux origines multiples.
Selon elle, les personnes âgées représentent la mémoire vivante et l’expérience accumulée de la société, prendre soin d’elles ne bénéficie pas seulement aux individus concernés, mais contribue également à renforcer la cohésion sociale dans son ensemble.
Dans le cadre de sa vision à long terme, la Dr. Karimi a créé la fondation « Les Amis de la Clinique des Seniors », dont l’objectif est d’organiser des activités sociales et culturelles adaptées aux centres d’intérêt et aux différentes origines des personnes âgées.
Ces activités comprennent des rencontres conviviales, des célébrations de fêtes religieuses et culturelles, des séances de thé marocain ainsi que diverses initiatives visant à réduire l’isolement social et à renforcer la confiance dans les services de santé.
La Dr. Karimi conclut en réaffirmant son ambition de contribuer à un système de santé plus inclusif et plus humain, dans lequel chaque personne âgée, quelle que soit son origine ou sa culture, se sent accueillie, comprise et respectée.
« Il ne s’agit pas seulement de traiter une maladie, mais de reconnaître l’histoire de vie d’une personne, sa famille, sa culture et tout ce qui constitue son identité. »

